
Failan, une jeune Chinoise qui a perdu ses parents, est contrainte de trouver du travail en Corée du Sud. Afin de pouvoir rester définitivement dans ce pays où elle ne connaît personne, elle décide de contracter un mariage blanc par le biais d’une agence matrimoniale. Utilisant un intermédiaire, son « mari » coréen ne daigne même pas la rencontrer. Il faut dire que ce dernier, Kang-Jae, un petit gangster fruste, n’a accepté cette union que parce qu’il avait besoin d’argent, et il a tôt fait d’oublier l’existence de la jeune femme. Pour elle, en revanche, Kang-Jae est la seule famille qui lui reste, et elle espère chaque jour qu’il viendra lui rendre visite...

Salué par une pluie de récompenses au festival du film asiatique de Deauville 2002, Failan a pour vedette deux stars du cinéma asiatique, le Coréen Choi Min-Sik (Ivre de Femmes et de Peinture, Old Boy) et la Hongkongaise Cecilia Cheung (Wu Ji, la Légende des Cavaliers du Vent). Le film raconte les histoires parallèles de deux conjoints, chacun vivant dans une ville différente sans jamais avoir rencontré l’autre. L’intérêt est donc de savoir si et comment les héros, officiellement mari et femme, vont se rencontrer.
La narration est centrée sur le personnage du mari, Kang-Jae, qui est pour ainsi dire le protagoniste, bien que Failan soit le personnage central de l’intrigue. Toute la première partie du film lui est ainsi consacrée. Une longue suite de saynètes nous le présentent comme un homme lâche, un petit voyou médiocre qui vivote en rackettant les commerçants et en vendant des vidéos pornos à des mineurs. On a d’ailleurs l’impression que ces scènes ont été mises bout à bout sans réel fil conducteur, à la manière d’une chronique réaliste sur le quotidien d’un gang. Notre héros, bien antipathique au premier abord, devient pourtant peu à peu attachant grâce au jeu à fleur de peau de Choi Min-Sik et au réalisme brutal des bagarres de rue, dans lesquelles il reçoit encore plus de coups qu’il ne donne. On finit presque par aimer ce loser qui rêve de retourner vivre dans sa ville natale et de s’acheter un bateau de pêche.

Après cette introduction, le cinéaste se concentre sur le lien mystérieux qui unit Kang-Jae à sa femme : alors que rien ne les y oblige, chacun des deux, dans sa solitude, va progressivement tomber amoureux de l’autre, ne connaissant de son conjoint qu’un visage sur une photo d’identité, le minimum autorisé par l’administration en quelque sorte. Et c’est là que le film décolle vraiment, car cette étrange histoire d’amour à distance demeure extrêmement pudique, d’une retenue si douloureuse que l’on espère ardemment la rencontre des deux époux. Contre toute attente, alors que le sujet se serait parfaitement prêté à un mélodrame flamboyant, la romance est à peine effleurée, l’histoire d’amour reste implicite, secrète, et ce n’est que dans l’éprouvant dernier quart d’heure que l’émotion se libère.
Certes, on peut déceler quelques petites ficelles du mélodrame visant à accentuer la détresse de Failan, le travail harassant qui constitue son quotidien, le fait qu’elle soit orpheline... Dans une scène très romanesque, par exemple, elle écrit une lettre à son mari, mais n’ose pas la poster de peur qu’il ne lui réponde pas, sans plus de précision. Un autre charme du film est le fait que l’héroïne soit une Chinoise qui ne parle que peu le coréen, ce qui fait qu’elle s’exprime avec des mots simples, notamment dans l’une de ses lettres, la première que son mari lit : « Tout le monde est gentil, mais vous êtes le plus gentil parce que vous m’avez épousée. » Remise dans son contexte, cette phrase est déchirante, et Choi Min-Sik est bouleversant lorsqu’il cherche enfin à retrouver sa femme, regrettant de ne pas l’avoir rejointe plus tôt. Cecilia Cheung est par contre beaucoup plus effacée, il est dommage d’ailleurs que ce personnage féminin soit un peu le pôle passif du couple (Failan n’entreprend à aucun moment de partir à la recherche de son mari) et qu’on ne le voie qu’épisodiquement, parce que cela cantonne l’actrice à une sorte de second rôle, bien que toute l’intrigue tourne autour d’elle.

Du point de vue des influences du jeune réalisateur, dont ce n’est que le deuxième long métrage, on jurerait qu’il s’est inspiré des oeuvres de Takeshi Kitano, figure incontournable du cinéma asiatique. La première partie, qui nous présente le quotidien chaotique de notre héros immature, rappelle à la fois les tranches de vie brutales des gangsters de Jugatsu et la chronique mélancolique des petites frappes de Kids Return. Puis la romance à distance, par photos interposées, fait penser par son intensité discrète à l’histoire d’amour muette de Hana-Bi, bien qu’elle ait un côté romanesque bien à elle.

Pour conclure, le seul défaut que l’on pourrait trouver au film, c’est qu’il prend du temps à aborder son sujet. On a l’impression que le cinéaste s’égare dans des digressions en s’attardant sur l’introduction du héros, même si cette chronique décousue est criante de vérité grâce à l’impressionnant Choi Min-Sik. L’œuvre gagne cependant en ambition dans sa seconde partie et se transforme en un mélodrame poignant, d’une extrême pudeur, qui évite la plupart des grosses ficelles du genre et sait habilement réserver quelques surprises à ses spectateurs.