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Les cendres du temps

Les cendres du temps

Feng vit seul dans le désert. Sous des apparences de paisible tavernier, c’est en fait un agent de tueurs, qui sert d’intermédiaire entre les clients qui veulent se venger de quelqu’un et les jeunes tueurs qui ne rêvent que de gloire. Il vit là, reclus au milieu du sable, pour oublier celle qu’il aime et qui a épousé son frère, parce qu’il ne lui a pas déclaré son amour, pourtant réciproque. Il est désormais condamné à essayer d’oublier, au fil des rencontres et des tours que lui joue sa mémoire, perdu parmi les cendres du temps.



Après l’échec commercial de son film précédent, Nos années sauvages, Wong Kar-Wai décide de réaliser un wu xia pian qui porterait sa marque propre. Il adapte ici un roman épique de Jin Yong, intitulé The Eagle Shooting Hero. Il applique au film de sabre un traitement à mi-chemin entre celui de Sergio Leone pour le western (Il était une fois dans l’Ouest) et de Terence Malick pour le film de guerre (La ligne rouge), à savoir radical, épuré et lyrique.



Plastiquement, le film est superbe. Les paysages du désert de Yugi sont sublimés par la photographie de Christopher Doyle qui a vraiment produit ici un travail de grande classe. Les cadrages et les compositions de plans sont particulièrement soignés et font beaucoup penser aux films de Sergio Leone : multiples décadrages, plans larges sur un paysage suivis d’un gros plan sur les yeux du guerrier... Allié à un travail photo irréprochable, cela fait de chaque image une petite merveille et du film, un des plus beaux esthétiquement du réalisateur, qui n’avait pas encore réalisé In the Mood for Love.




Les scènes de combat, à l’image de ce travail plastique, sont exceptionnelles. Non seulement elles sont superbement chorégraphiées, mais en plus elles sont filmées comme jamais auparavant, avec de multiples effets qui en accentuent la puissance : ralentis ou au contraire accélérés, flous artistiques... Cela a pour conséquence de faire de chaque mouvement un festival de couleurs, particulièrement par les effets stroboscopiques et floutés, où chaque geste laisse derrière lui une trace de couleurs décomposées, comme impressionniste. Vient s’ajouter un sens inné du cadrage qui, au cœur de telles scènes, fait des étincelles, comme dans cette séquence où l’un des tueurs auquel Feng sert d’intermédiaire, le chevalier aveugle, affronte une horde d’une bonne cinquantaine de brigands ; le combat est filmé en se focalisant sur les pieds, avec comme seul indice des coups de sabre le bruitage en fond et les mouvements.




De même que Feng est isolé au milieu du désert, le scénario se fond dans ce chatoiement graphique. Il raconte plusieurs petites histoires. Le film part de l’histoire de Feng, puis s’attarde sur celle des personnages que Feng a rencontrés, puis sur la leur, et ainsi de suite pour en revenir à Feng, car les histoires s’entrelacent toutes. Se dégagent peu à peu les relations complexes entre les nombreux personnages. Il y a d’abord l’histoire de Feng qui aime passionnément une femme qu’il a délaissée un moment, le temps de partir perfectionner sa pratique du sabre. Mais cette femme ne l’a pas attendu et, bien qu’elle soit toujours passionnément éprise de lui, a épousé son frère pour le punir. Elle a pour ami et confident Huang Yaoshi, qui est fou amoureux d’elle, ainsi que le seul ami de Feng, qui va le voir tous les ans pour porter ensuite de ses nouvelles à celle qui l’aime. Huang Yaoshi, séducteur invétéré, a conquis puis délaissé Fleur de pêchers, la femme de son meilleur ami, le chevalier aveugle. Celui-ci a depuis juré de tuer Huang s’il le revoit un jour.



Étonnement, toutes ces histoires qui peuvent paraître extrêmement compliquées s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres et créent une atmosphère vraiment particulière et hypnotique. On se laisse prendre par le rythme lent, emporté par la magie des images sublimes. C’est un film envoûtant, qui requiert qu’on laisse un temps de côté ses habitudes de spectateur, qu’on oublie d’essayer de comprendre absolument toutes les subtilités du récit et qu’on accepte de décrocher. On atterrit alors dans une dimension intemporelle où les souvenirs et le présent se télescopent pour créer un monde irréel et profondément poétique, dont la beauté plastique n’est après tout que l’illustration concrète.




Tel qu’il est, le scénario sert complètement le sujet réel du film, qui ne réside pas tant dans une compréhension narrative classique que dans une réflexion sur le Temps qui passe et la mémoire. Feng pense se couper du monde en s’isolant en plein désert, pour oublier que le temps perdu ne se rattrape pas. Plus on essaie d’oublier quelque chose, plus cette chose nous obsède...



Comme le film s’appuie sur un scénario vraiment conceptuel, il est immensément redevable aux acteurs qui en assurent la compréhension et la cohésion. Et de ce côté-là, rien à dire. La distribution, qui comporte ce qui se fait de mieux à Hongkong, est irréprochable, avec une mention toute particulière pour Leslie Cheung et les deux Tony Leung qui sont vraiment exceptionnels dans leur rôle respectif.



Avec ce film, Wong Kar-Wai prouve, s’il en est besoin, qu’il est un réalisateur de grand talent, s’appropriant les critères d’un genre pourtant ultra codifié pour produire un film très personnel, qui porte la marque indélébile de son auteur. Il utilise le prétexte du wu xia pian pour développer une réflexion personnelle où il explore ses thèmes de prédilection, la solitude, l’exil, à travers un schéma narratif qui lui est familier : des personnages qui se croisent, s’aiment, et se séparent finalement pour poursuivre leur chemin seuls, à jamais.

P.-S.

Réalisateur, scénariste : Wong Kar-Wai

Pays : Hong Kong

Année : 1994

Interprètes : Leslie Cheung Kwok-Wing, Tony Leung Chiu-Wai, Tony Leung Kar-Fai, Maggie Cheung Man-Yuk, Brigitte Lin Chin-Hsia, Jacky Cheung, Carina Lau Kar-Ling

Directeur de la photographie : Christopher Doyle

Monteurs : William Chang Suk-Ping, Kai Kit-Wai, Patrick Tam Kar-Ming, Kwong Chi-Leung

Directeur des combats : Sammo Hung

Compositeur : Frankie Chan

Producteurs : Tsai Mu-ho, Shu Kei

Durée : 92 min

Support : DVD Mei Ah, en cantonais et en mandarin Dolby Digital 2.0, sous-titres incrustés chinois et anglais, format « letterbox » 1.85:1, NTSC toutes zones

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