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Roja

Roja

Alors que Guru le dernier film du réalisateur Mani Ratnam, vient de sortir sur les écrans en Inde, il convient de faire un petit retour sur un des films les plus marquants de la longue carrière de celui qui est considéré comme l’un des tout meilleurs réalisateurs indiens en activité.
En 1993 Mani Ratnam avait déjà derrière lui quelques très bons films et de nombreux succès publics. Mouna Raagam, Nayakan, et Thalapati avaient fait fait de lui un réalisateur respecté à l’échelle régionale, considéré comme prometteur dans l’industrie du cinéma Tamoul. Roja va faire de lui une référence à l’échelle nationale.

Tout commence dans un petit village du Sud de l’Inde. Rishi (Arvindswamy) est un ingénieur de l’armée venu de Madras, décidé à effectuer un mariage traditionnel arrangé avec une villageoise. Il vient rencontrer une prétendante, mais tout ne se passe pas comme prévu : elle lui révèle qu’elle aime quelqu’un d’autre et le supplie de refuser cette union. Il désigne alors sa petite sœur Roja (Madhubala). Celle-ci se retrouve donc mariée inopinément, elle doit quitter son village pour la ville avec quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Les débuts sont tendus, mais à peine commence-t-elle à connaître son mari et à l’apprécier qu’ils doivent partir pour le Kashmir, où Rishi est envoyé en mission. Au cours de celle-ci il est enlevé par des rebelles kashmiris. Roja qui se retrouve seule dans une région dont elle ne connaît pas la langue, va tout faire pour essayer de le retrouver.

Le mariage et l’histoire d’amour occupent la première heure de ce long métrage. Ils se marient d’abord, puis apprennent à se connaître, à s’apprécier, et enfin à s’aimer. La suite, plus dramatique, est axée sur les épreuves que leur couple endure, face à la séparation et au terrorisme.

La première partie est assez similaire dans son contenu comme dans son traitement à un film précédent de Mani Ratnam, Mouna Ragam. Tout deux sont centrés sur un personnage féminin, encore très enfantin, qui va devoir grandir subitement en se retrouvant confronté au mariage contre son gré, et qui l’accepte par amour pour quelqu’un d’autre. Dans les deux films le personnage a droit à une scène qui présente sa personnalité : dans Mouna Ragam elle fait un caprice et joue sous la pluie, dans Roja elle joue dans les champs et chipe des moutons au berger pour bloquer la circulation.
C’est l’issue du mariage qui diffère. Tout deux aboutissent à une vie de couple qui est agitée jusqu’à ce qu’ils fassent connaissance. Mouna Ragam laisse le couple quand celui-ci a trouvé son équilibre, mais Roja va au-delà et les confronte à des expériences autrement plus dures. Il montre le mariage face aux épreuves.

Plus que l’issue, c’est le contexte qui distingue nettement les deux films et donne à Roja une plus grande portée. En effet, le thème central de Mouna Ragam -le mariage, la romance- est concentré en trois quarts d’heure dans Roja, où il sert davantage de ‘liant’ pour donner plus d’impact émotionnel au traitement du terrorisme, Dans Roja, amour conjugal et amour patriotique sont directement liés. Les deux aspects sont traités avec un même soin, sans que l’un ne prenne le dessus sur l’autre.

La première partie permet au spectateur de s’attacher à ce couple en suivant ses premiers pas. La réalisation vient le rappeler lors de leur séparation, par l’intermédiaire de flash-back ou grâce aux chansons. Le couple est l’élément fédérateur de la narration comme des personnages. C’est ce lien fort et palpable entre eux qui pousse Roja à retourner ciel et terre pour retrouver Rishi, ce qui rend du même coup la seconde partie très efficace.

Le film date du début des années 90, années agitées en Inde entre la fin du modèle socialiste, le déclin du Parti du Congrès, les attentats de Bombay et l’embrasement du Kashmir. L’état préoccupant du pays semble mettre au second plan les questions personnelles, même au Tamil Nadu qui est pourtant très loin de la frontière pakistanaise. Roja semble représentatif de cette situation, mais aborde la question du terrorisme avec autant d’intelligence et de finesse que la relation amoureuse.

En général, les films patriotiques indiens présentent les terroristes comme des bêtes inhumaines pour faciliter l’adhésion au héros. Roja évite adroitement cet écueil et développe un propos loin du manichéisme primaire.

Ici les terroristes sont présentés comme des êtres humains à part entière, ayant leurs raisons pour commettre des actes atroces. Eux aussi sont des victimes manipulées par des organismes extérieurs. Le film montre une certaine compréhension, même si leurs actes restent impardonnables.

Les acteurs sont tous très bons. Il existe une vraie complicité entre eux, qui compte pour beaucoup dans la réussite du film. L’alchimie entre Madhubala et Arvindswamy donne une totale crédibilité au film. Madhubala en jeune villageoise naïve est plus vraie que nature. Elle adopte toutes les mimiques, les attitudes appropriées, et suivant l’évolution de son personnage travaille beaucoup sur le regard. On la voit devenir plus mature à travers les épreuves, tout en conservant une certaine innocence qui la rend attachante. Arvindswamy, dont c’était le premier grand rôle au cinéma, est aussi impeccable. Il interprète aussi bien les scènes intimistes que les scènes d’action, et l’acteur est d’autant plus crédible dans celles-ci qu’il est un authentique ancien militaire de carrière.

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Face à face symbolique entre le patriote et le terroriste

Enfin, Roja ne serait pas Roja sans sa photographie ni sa musique.
Le travail de la photographie est assez exceptionnel. Visuellement, le film a fait l’effet d’une petite révolution à l’époque. Les images sont d’une beauté lumineuse, tant dans les paysages chauds du Sud du Tamil Nadu, que dans les montagnes du Kashmir. On passe du Nord au Sud avec un même émerveillement visuel. Au sud les tons sont plutôt rouges, avec le soleil couchant, au nord ils sont plus froids avec les paysages glacés. L’accent est surtout mis sur les lumières : les rayons qui filtrent à travers les barreaux de la cellule, la lumière qui perce à travers le feuillage épais de la forêt... Mani Ratnam utilise beaucoup de plans très rapprochés, qui montrent des détails comme la neige dans les cheveux ou les gouttes d’eau qui perlent. La lumière tombant sur la peau la rend encore plus charnelle : elle paraîtrait presque palpable à travers l’écran et donne une intimité incroyable avec les acteurs. A une période où les histoires étaient filmées de manière frontale et à distance raisonnable, ce genre d’innovations visuelles avait de quoi surprendre.

Après avoir collaboré pendant des années avec Illayaraja, pour Roja Mani Ratnam a décidé de donner sa chance à un tout jeune musicien de 19 ans : A.R.Rahman. Sa musique a révolutionné ce qui se faisait jusque là en matière de musique de film en Inde, son succès colossal -qui ne s’est pas démenti depuis- l’a installé comme Légende vivante, alors qu’il n’a même pas trente ans. Dans Roja le compositeur utilise des mélodies simples mais inoubliables, allie instruments et gammes traditionnelles avec des sonorités modernes dans un alliage détonnant qui deviendra sa signature musicale.
Des mélodies comme Kadhal rojave sont d’une telle beauté, chantée avec une telle émotion à fleur de peau qu’elle vous ferait pleurer à elle seule sans même voir le clip.
China China Aasai, la chanson présentant l’héroïne, était le tube du film et a gardé tout son charme grâce à son rythme entraînant et sa belle mélodie qui coule comme la chute d’eau du clip. Pudhu vellai mazhai est l’autre chanson marquante, magnifiquement mise en image avec les montagnes enneigées du Kashmir.

Roja est un film en phase avec la réalité de l’époque. A l’opposé des drames romantiques échappatoires, il confronte les Indiens avec la violente réalité politique de leur pays, tout en étant assez léger pour rester un divertissement. C’est autant un drame romantique poignant qu’un film patriotique faisant appel au sentiment national présent en chaque Indien, mais en l’orientant de manière intelligente
C’est un des films les plus achevés et maîtrisés de Mani Ratnam, tant au niveau du scénario que de la mise en scène et de la réalisation. Rien n’y est laissé au hasard, c’est un tout où chaque élément est travaillé. Roja innove à tous les niveaux, que ce soit dans la manière de filmer, la photographie, la musique ou encore le scénario intelligent et courageux qui aborde des thèmes graves tout en étant divertissant. Même s’il a un peu vieilli, il a gardé toute sa force et son message est toujours aussi actuel. IL est d’ailleurs régulièrement diffusé à la télévision à l’occasion de la fête nationale indienne.

Tout cela fait de Roja un film à part : un de ces films incontournables à voir au-moins une fois.
Roja a créé un choc au moment de sa sortie. C’était la première fois qu’un film grand public abordait frontalement la question du terrorisme... en étant de plus un succès à l’échelle nationale, pas seulement au Tamil Nadu, puisqu’il a été doublé dans la plupart des langues importantes de l’Inde.
Il a contribué de manière déterminante à changer le cinéma indien et a été imité et pillé à tout va, à commencer par son auteur lui-même puisque Mani Ratnam s’est largement inspiré de son propre film pour réaliser Dil Se quelques années plus tard.

P.-S.

Fiche technique
Année : 1993
Pays : Inde (Tamoul)
Réalisation : Mani Ratnam
Scénario : Mani Ratnam
Dialogues : Sujatha
Musique : AR Rahman
Paroles : Vairamuthu
Acteurs : Arvind Swamy (Rishi), Madhubala Roja), Nasser (L’inspecteur), Janakaraj, Pankaj Kapoor (le chef des terroristes), Vaishnavi (Senbagam, sœur de Roja), Satyapriya
Directeur de la Photographie : Santosh Sivan
Producteur : Mani Ratnam
Support : DVD Ayngaran, Sous-titres anglais, accès direct aux chansons, Widescreen, All zones NTSC.
Attention : il existe aussi une version éditée chez Pyramid mais l’image est de type VCD, il n’a pas bénéficié d’un véritable transfert DVD contrairement à l’impeccable édition Ayngaran.

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