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Mr & Mrs ‘55

Mr & Mrs ‘55

Anita est une jeune fille de bonne famille, irresponsable, mise sous la tutelle de sa tante Sita depuis la mort de son père. Celle-ci, esprit moderne et occidentalisé, est une féministe convaincue pour qui mariage rime avec esclavage. Or, dans son testament, le père d’Anita stipule que, pour que sa fille puisse hériter de sa fortune, elle devra être mariée au plus tard un mois après le jour de ses vingt-et-un ans. Sa tante décide alors d’organiser un "faux" mariage avec un jeune homme qu’elle paiera pour épouser sa nièce, le divorce devant avoir lieu aussitôt l’héritage encaissé. Elle choisit Pritam, un jeune dessinateur au chômage, sans savoir que celui-ci, tombé amoureux d’Anita bien auparavant, fera voler en éclat tous ses plans...

Dans ce film, Guru Dutt déploie son lyrisme et sa poésie désenchantée au service d’une comédie à l’américaine des plus réussies. L’influence américaine ou, en tout cas, occidentale, est flagrante tant dans le thème que dans la manière de filmer. On a par moments l’impression de regarder un film hollywoodien, à la seule différence que les acteurs sont tous Indiens. Le film est donc très abouti d’un point de vue technique, sans aucun accroc, contrairement à certains films de la même période.

L’humour est omniprésent, tout en finesse et en subtilité. Il réside surtout dans les dialogues qui délivrent tout au long du film de véritables pépites. Les réparties sont remarquablement écrites et, surtout, impeccablement jouées par des acteurs qui sont tous excellents. Guru Dutt dans le rôle de Pritam est convaincant. Johnny Walker est comme d’habitude à mourir de rire, il est inoubliable dans le rôle de l’ami qui soutient Pritam dans les moments difficiles. Mais c’est surtout Madhubala qui délivre ici une de ses meilleures performances, elle a vraiment le sens de la comédie. Certaines scènes sont des moments d’anthologie.

Le film teinte la satire sociale d’une tristesse latente assez étonnante, apportée par le personnage de Pritam, qui présage le ton des futurs films de Guru Dutt. C’est notamment pour cela qu’on peut considérer que ce dernier signe ici sa première vraie réalisation, car on y retrouve pour la première fois le style qui sera le sien par la suite, ainsi que ses obsessions (créatrices entre autres).

Parmi les signes annonciateurs de ses films suivants, on retrouve la beauté des chansons et leur mise en image. Toutes les chansons du film sont magnifiques, admirablement illustrées. Thandi Hawa Kaali Ghata, notamment, qui se déroule au bord d’une piscine, avec des jeux d’eau et de parasols très réussis, mais surtout Jaane Kahaan Mera Jigar Gaya Ji qui met en scène Johnny Walker et son amie en train de se laisser aller à la danse dans leurs bureaux pendant la pause de midi. Une chanson à la mise en scène incroyable (en plus d’être une chanson imparable qui vous restera inévitablement en tête) : elle commence comme une discussion et se termine en une chorégraphie où tous deux jouent sous les tables du bureau, comme des enfants. De plus, la chute de la chanson est une grande réussite, ce qui est rarement le cas dans les films hindis où, en général, on coupe dès la fin de la chorégraphie pour passer à autre chose. Ici, la chute est très intégrée à l’histoire, qui enchaîne immédiatement. Chal Diye Banda Navaaz est une autre scène remarquable où Anita quitte la voiture de Pritam et se met à courir au bord d’une rivière. Il y a tout un jeu avec les tissus des femmes qui lavent leurs saris, qui est esthétiquement très beau et joliment chorégraphié.

En fait, ce serait vraiment une comédie parfaite si elle ne transmettait pas un message aussi discutable. Un peu comme Andaz de Mehboob Khan, Mr & Mrs 55 dénonce les dérives de l’occidentalisation dans les milieux aisés de la société indienne. Le personnage de Sita, la tante d’Anita, qui se veut la championne de la liberté des femmes par le refus du mariage, est très caricatural, presque extrémiste. Cela donne inévitablement une mauvaise image du mouvement des droits des femmes, car il n’en montre que les dérives alors qu’il a aussi des qualités. Au contraire, le mariage traditionnel indien est présenté de façon positive, alors qu’il a lui aussi des défauts (arrangé, forcé...) qui ne sont que timidement montrés. Pour exemple, ce passage où Anita discute avec la belle-sœur de Pritam, une femme indienne tout à fait classique, qui lui présente les mérites du mariage traditionnel. Anita lui demande si son mari la bat parfois... Celle-ci lui répond à peu près « Mais c’est de l’amour ! S’il y a un caillou dans un gâteau, est-ce une raison pour ne plus jamais manger de gâteau ? » Le film dénonce également la facilité du divorce en dépit du dialogue entre les époux, qui est une pratique courante en Occident. Mais cela est présenté de manière très ambiguë et parfois maladroite. En fait, le film aurait gagné à nuancer un peu plus son propos.

Dans l’ensemble, Mr & Mrs 55 demeure une excellente comédie sur le thème du mariage. Même si son message de fond est des plus contestables, le tout est si remarquablement exécuté qu’il serait dommage de passer à côté. Il nous permet de découvrir pour la première fois Guru Dutt à son meilleur, avec le style si caractéristique qui fera merveille par la suite dans Pyaasa et Kaagaz Ke Phool.

P.-S.

Réalisateur, producteur : Guru Dutt
Pays : Inde
Année : 1955
Interprètes : Guru Dutt (Pritam), Madhubala (Anita), Lalita Pawar (Sita Devi la tante de Anita), Johnny Walker (l’ami de Pritam), Yasmin (son amie), Kumkum (la belle soeur de Pritam)
Scénariste et dialoguiste : Abrar Alvi
Directeur de la photographie : V.K. Murthy
Compositeur : O.P. Nayar
Parolier : Majrooh Sultanpuri
" Playback " : Geeta Dutt, Mohammed Rafi
Durée : 157 minutes

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